1. Ce qui nous affaiblit : la 10è limite
Submergés mentalement par les informations, les sollicitations et la complexité grandissante, nous n’arrivons plus à faire société ni à maîtriser notre avenir
SI l’activité humaine bute déjà sur les 9 limites planétaires, l’humain lui-même arrive à ses limites. Dans tous les domaines émergent plein d’innovations qui essaient de nous capter. C’est fascinant mais tout cela a du mal à cohabiter.
Submergé, l’humain ne maîtrise plus la complexité grandissante, il aspire à la simplification.
Elle est dangereuse quand elle se fait au prix d’une méconnaissance des sujets. On a vite raison de se traiter d’idiots les uns les autres. Les débats n’ont plus le temps d’aboutir avant épuisement psychique des participants. Les décisions prises sont aussitôt dénoncées. Nous naviguons à vue.
La mondialisation favorise curieusement un morcellement des esprits. L’IA générative devait nous faciliter justement la synthèse. Elle est arrivée trop tard, elle renforce au contraire le fractionnement de la société et le désordre ambiant.
2. Nous sommes à l’heure des choix
Nous ne verrons pas toutes les promesses se réaliser et ce que nous pensions acquis s’effrite déjà. Seul un projet plus resserré autour de nos aspirations profondes donnera une politique viable et efficace.
Canicules et sécheresses prolongées rebattront les cartes de nos priorités, entre incendies et chute des rendements agricoles. Mais l’abandon complet de mille et une petites satisfactions quotidiennes restera difficile tant que nous n’aurons pas posé nos choix consciemment.
Nous avons créé des colosses aux pieds d’argile qui nous réclament toujours plus de soins. Tiendront debout ceux que nous maintiendrons durablement, avec ténacité. Il faut les choisir le plus tôt possible pour y consacrer dès à présent toutes nos forces. Certains colosses nous paraissent si puissants que nous risquons de les négliger après avoir sué sang et eau pour eux : démocratie, sécurité, éducation de qualité…
Un choix est toujours difficile. Nous n’allons pas tous vouloir faire les mêmes. Nous voulons conserver nos acquis et le rythme du progrès. Nous sommes attirés par des promesses qu’on nous présente comme réalisables voire inéluctables. Elles drainent des capitaux si gigantesques qu’on se demande qui pourra en payer les profits attendus dans le futur.
Il n’y aura de progrès solide que si nous réapprenons à faire des choix. Qu’avons-nous réellement envie de vivre, de faire, de payer ? Sur quels domaines aurions-nous le courage de reprendre le travail opiniâtre et en nuances, le goût de l’expérimentation concrète, la confrontation des idées ? En échange de quoi accepterions-nous de payer des impôts ou des profits ?
La décennie devra transformer ces choix en choix politiques durables, qui seront à l’avenir les meilleurs gages de simplification, de solidité et de résilience.
3. Il est important de compter ses forces
Sauf appel à l’Europe, l’ambition de notre projet politique doit s’adapter aux moyens honorables dont la France dispose. Encore faut-il savoir mobiliser ces moyens sur nos choix politiques. L’Etat doit s’y engager.
Nous avons beaucoup compté sur les autres : les Etats-Unis pour notre défense et pour l’innovation, la Chine pour la production industrielle, les pays pétroliers pour une énergie pas chère, les investisseurs étrangers pour notre dette publique… L’essoufflement de ce modèle oblige à faire le point sur nos propres forces humaines et financières et à nous poser la question de la souveraineté.
En 2050, nous aurons probablement perdu environ 1 million d’actifs à population constante. Et plus de 2 millions de personnes ont du mal à trouver leur place sur le marché du travail d’aujourd’hui.
En fonction de nos choix politiques, nous devrons faire un gros effort pour orienter nos ressources humaines vers les compétences nécessaires. Sinon la main d’œuvre pourrait nous faire gravement défaut à l’avenir. Sursaut de productivité, effort continu de formation, renforcement du collectif mais aussi alliances extérieures seraient alors nécessaires pour conserver nos acquis.
Au niveau financier, l’Etat produit de la dette mais les ménages français compensent encore largement et détiennent 5.100 milliards € de patrimoine financier net. En théorie nous pourrions être autonomes : pour une ambition réduite, la France conserve les moyens nécessaires.
Mais là encore il faut savoir mobiliser ces finances de façon concertée sur nos choix politiques communs.
L’attachement à notre pays s’accompagne aujourd’hui d’une hostilité à l’Etat. Nous le voyons maintenant comme une charge alors qu’il portait auparavant le projet collectif, avec toute sa capacité organisatrice et financière. Engagé sur nos choix politiques, il sera efficace pour les défendre.
Déjà 6 fois plus puissante que nous en PIB, et même plus puissante que la Chine, l’Union Européenne sera un allié incontournable si nous sommes ambitieux au point de devoir partager nos projets avec les pays voisins, ou si nos choix supposent de réguler la scène mondiale. C’est seulement avec l’Europe que nous pourrons relocaliser certaines filières et rompre avec la logique du libre-échange dans les domaines où c’est nécessaire.
Mais rappelons que l’Europe ne sera forte qu’avec une France forte.
4. Le collectif et la fraternité en renfort
L’individualisme a cassé notre désir de société. Plus de collectif et de fraternité dans l’éducation et les médias restaurera la société, l’enthousiasme et la cohésion nationale. Grâce aux règles convenues, une société respectueuse et respectée sera proche, puissante et résiliente face aux crises.
Nous avons beaucoup combattu pour la liberté. Celle du pays, mais aussi, quand l’autorité verticale tenait nos libertés très serrées et alimentait l’espoir d’un État-providence, nous avons voulu développer créativité et initiative en mettant l’individu au centre de tout. Le collectif est devenu l’exception et la société, quelque chose de périphérique, dont on ne perçoit plus ce qu’elle peut nous apporter. Inconsciemment nous sabotons ses contraintes.
Dès le plus jeune âge, le développement des personnalités se nourrit pourtant des contraintes. Et dans un monde plus dangereux, nous nous sentirons plus en sécurité si nous savons que la société sera disponible et forte pour aider en cas de besoin.
Si nous renforçons le collectif dans l’éducation et l’espace médiatique, la société reprendra sa place naturelle et son fonctionnement. Une société pour inclure dans un collectif respectueux et non pour réprimer avec haine.
Valeur de la République française, la fraternité s’est souvent cantonnée à soutenir notre traditionnel sens de la fête. Cultivée sur d’autres registres, elle peut aider le sens de l’intérêt général et du collectif à reprendre le dessus. Elle rend la bienveillance communicative. Elle facilite les débats, l’apprentissage et l’intelligence collective. Elle combat les solitudes, pousse à l’organisation collective, aussi bien spontanée comme dans les cas où l’entraide de proximité s’impose, que pensée pour des projets à long terme ou pour sortir d’une crise profonde. Par sa puissance affective, elle instille à la nation une grande force morale.
C’est le retour en force du collectif et de la fraternité, bien plus que le numérique ou la robotique, qui résoudra la crise de main d’œuvre que nous allons connaître.
A l’échelle du pays, la fraternité, véritable marque de fabrique de la France, permettra d’imaginer avec d’autres nations de nouvelles relations et de nouvelles alliances, gages de paix et de prospérité.
